L'art de manier la navaja et le punal

Voyage en Espagne

Extrait du livre “LA COUTELLERIE DANS L'EUROPE MÉRIDIONALE” - IXe

La navaja est, comme l'on sait, l'arme nationale en Espagne ; il en est bien peu parmi les gens du peuple qui ne portent ce couteau, long et effilé, soit dans la poche soit passé à la ceinture, ou bien encore attaché au moyen d'une ficelle à la boutonnière de la veste. L'art de la manier a ses règles et ses principes, nous ne pouvons terminer cette étude sans en parler. Nous allons emprunter la description de cet art à M. Charles Davillier qui l'expose d'une façon très humoristique dans son Voyage en Espagne, pendant lequel il avait pour compagnon Gustave Doré, le célèbre peintre qui en a rapporté d'admirables esquisses.

“Si l'usage de la navaja, du punal et du cuchillo est général d'un bout à l'autre de l'Espagne, il est certaines villes où les traditions saintes se conservent plus particulièrement et où résident les profesores les plus acreditados. Gordoue et Séville possèdent des académies fort renommées ; mais nulle part l'art de manier le fer, la herramienta, n'est cultivé avec autant de soin qu'à Malaga.

Pendant notre séjour à Malaga, nous eûmes la fantaisie de prendre des leçons chez un des profesores ou diestros les plus consommés. Au bout de quelques leçons, Doré était devenu l'un des élèves les plus distingués de la salle, et armés de petits joncs taillés en navajas, nous nous livrions de rudes assauts et nous portions suivant toutes les règles d'une escrime spéciale, les plus terribles coups détaille et d'estoc : le pouce placé sur la partie la plus large de la lame, la main gauche collée contre la ceinture, les jambes légèrement entrouvertes afin de rendre les évolutions plus faciles, telle était notre position quand nous nous mettions en garde pour nous pourfendre.

Le professeur commençait alors la démonstration des différentes sortes de golpés, c'est ainsi qu'on appelle les coups qui reçoivent également le nom de punalias ou punalas comme prononce les Andalous. Les coups se portent dans la parte alla ou dans la parte baja ; la partie haute s'étend depuis le sommet de la tête jusqu'à la ceinture et la partie basse depuis la ceinture jusqu'aux pieds, de manière que les coups sont altas ou bajas suivant qu'on les porte dans le haut ou le bas du corps.

Un des principaux coups de la partie haute est le javeque ou chirlo; on nomme ainsi une large estafilade faite dans la figure avec le tranchant de la navaja et qui s'allonge comme la voile effilée du javeque (t) (chebek) ; le javeque est regardé par les barateros (2) comme une blessure ignominieuse ; car de tous les coups que l'on puisse recevoir, c'est celui qui montre le mieux la maladresse du blessé et le peu de cas que le diestro, littéralement l'habile fait de son adversaire, en se contentant de lui peindre un javeque, pintar un javeque, de le marquer au lieu de le tuer.

Un autre coup de la parte alta, coup beaucoup plus grave et qui exige une grande adresse, c'est le desjarrelazo ; il se porte par derrière, au-dessus de la dernière côte. Le desjarrelazo est un coup très estimé non pas de celui qui le reçoit, bien entendu, car il est presque toujours mortel, notamment quand la lame ouvrant une large blessure, sépare en deux la colonne vertébrale. Seulement comme rien au monde n'est parfait, ce joli coup a l'inconvénient de découvrir le diestro qui le porte et de l'exposer à recevoir un coup de pointe dans le ventre. C'est ce que nous démontra notre professeur et Doré se hâta de formuler clairement le précepte au moyen d'un dessin qu'il lui soumit et qui reçut de tous points son approbation.

Citons encore plumada, coup qui se donne de droite à gauche en décrivant une courbe et le revès porté de gauche à droite avec le bras déployé et ramené subitement :

la culebra qui consistez à se jeter rapidement la face contre terre en s'appuyant sur la main gauche et à porter de bas en haut avec l'autre main un coup dans le bas ventre ;

le lorelazo, coup employé contre l'adversaire qui s'avance trop rapidement et qui vient lui-même s'enferrer sur la pointe de la navaja ; en donnant un florelazo on courrait grand risque d'être blessé soi-même si on ne rejetait vivement le corps en arrière.

Les tiradores ou tireurs expérimentés recommandent encore la corrida, un des coups les plus utiles à connaître. La corrida qui exige une légèreté particulière et beaucoup de sang froid, s'exécute en faisant tout-à-coup un mouvement oblique sur la droite ou sur la gauche afin de frapper l'adversaire dans le côté. Les golpes de costado ne sont pas moins dangereux : ce sont les coups d'estoc qui se portent entre les côtes et il est rare qu'ils ne soient pas mortels.

Quelquefois les tiradores placent sur leur bras gauche leur mania, leur veste enroulée ou bien tiennent à la main leur sombrero dont ils se servent comme d'un bouclier ; ces moyens de défense sont très discutés ; le principal reproche que leur adressent les puristes, c'est d'empêcher de se servir de la main gauche, car tout tirador accompli doit savoir manier indistinctement son arme des deux mains. Quant à la faja ou ceinture, les tireurs ne manquent jamais d'en ceindre leurs reins, car elle est d'une grande utilité pour la défense ; seulement, il est essentiel de la fixer bien solidement ; si elle venait à se dérouler dans les jambes du tirador, elle pourrait le faire tomber et l'exposer ainsi aux plus grands dangers.

Chaque coup a ses patades ou recuisos ; il y eu a de différents genres ; d'abord les enganos ou /injimientos (feintes ou tromperies), puis les tretas ou bottes secrètes ; ces dernière s'éloignent quelque peu des règles de l'escrime telle que nous la comprenons ; qu'on en juge par ces quelques exemples.

On jette le sombrero à la figure de son adversaire; c'est une botte qui manque rarement son ce effet.

Le diestro se baisse rapidement pour ramasser de la main gauche une poignée de sable ou de terre qu'il jette aux yeux de son ennemi et de l'autre main il lui porte un coup dans le ventre, ce qui s'appelle alracar.

« Quelquefois encore on marche fortement sur les pieds de son ennemi, on lui donne un coup de talon dans le bas ventre, ou bien on cherche à le faire tomber au moyen d'un croc en jambe, ou bien on feint d'adresser la parole à un être imaginaire qui surviendrait tout-à-coup et on frappe l'adversaire, le contrario au moment où il détourne la tête.

Comme la navaja le punal ou le cuchillo a son escrime à part et des règles particulières.

Un des principaux coups du punal, c'est le molinete ; un des adversaires pivote rapidement sur un pied et lève le bras pour blesser derrière l'épaule son ennemi dont il s'est rapproché et qui ne peut se défendre qu'en essayant d'arrêter de la main gauche le bras levé pour le frapper, lui-même, de la main droite. Il s'ensuit ordinairement une lutte corps à corps qui a presque toujours un résultat funeste pour les deux combattants.

Un petit traité, fort curieux, écrit par un Andalou sur l'art de manier le couteau, El arte de manejar la navaja, nous indique de plus la manière de lancer cette arme ainsi que le cuchillo.

Le manche de l'arme doit se placer dans la paume de la main, la pointe tournée en dedans, se retourne vers l'adversaire du moment où le diestro la lance avec force en étendant la main. Les marins qui ont l'habitude de porter la herriamenta attachée à leur ceinture au moyen d'un long cordon ou d'une petite chaîne de cuivre, sont très habiles à ianzar la navaja. “Nos lecteurs, dit notre Andalou, auront de la peine à croire à la précision extraordinaire avec laquelle nous avons vu lancer la navaja qui restait clouée dans la poitrine ou dans le ventre de l'adversaire, à l'endroit même que le diestro avait choisi ; mais ce qui n'est pas moins étonnant, c'est l'adresse particulière avec laquelle certains Andalous savent éviter le coup ; nous en avons même vu qui étaient assez adroits pour saisir au vol le cordon qui retenait la navaja du contrario et pour le couper avec leur propre navaja.”

Nous allons parler des tijeras, longs ciseaux dont les tondeurs de mules ou esquiladores, presque tous gitanos, savent se servir comme d'une arme terrible. La double blessure causée par les deux pointes des tijeras est toujours dangereuse et quelquefois mortelle.

Il n'est guère en Espagne de cheval, mulet ou âne qui ne passe chaque année par les

ce mains d'un esquilador ou tondeur gitano ; cette industrie semble avoir été depuis plusieurs siècles, leur privilège exclusif. Les gitanos sont donc les seuls qui se servent pour le combat de cette arme d'un genre nouveau. Comme ils portent presque toujours suspendue à leur ceinture, la grande trousse qui contient leurs cachas de différentes dimensions, ils ne sont pas longtemps à se mettre en garde en cas de duel. La longueur de leurs grands ciseaux, atteint presque un pied et demi ; seulement au lieu de les tenir fermés et de s'en servir comme un punal ou une navaja, ils les tiennent ouverts, les serrant de leurs mains noires et calleuses au point d'intersection des deux branches, de manière qu'on les croirait armés de ces anciens poignards italiens dont la lame s'ouvrait en deux au moyen d'un bouton.»

(i) Chebek ou javeque, nom donné à un petit bateau employé sur la Méditerranée,
(a) Barateras est synonyme de voleurs, voyous, gens de mauvaise vie.